L’Idolâtrie de la vie / Olivier Rey

L’Idolâtrie de la vie / Olivier Rey
Gallimard, Tracts n°15, 2020, 64 p.

# Essai

Présentation

Ce fascicule est estampillé le 15è de la collection « Tracts », facilement reconnaissable à sa facture dépouillée (quelques feuilles de papier recyclé tenues par deux agrafes, sans couverture ni couleurs) et à son prix modique. Par cette sobre mise en scène l’éditeur Gallimard ambitionne de ranimer une tradition qui après avoir eu son heure de gloire pendant les années 30 du siècle dernier avait lentement décliné. Qu’à cela ne tienne, l’héritier de la NRF entend bien faire résonner à nouveau dans le débat public les écrits des hommes et des femmes de lettres y engageant leur pensée et leur renommée.

C’est cette fois un auteur pratiquant ouvertement le cumul d’activités qui se prête à l’exercice, puisque la quatrième de couverture nous indique qu’il est mathématicien, philosophe, mais aussi romancier et essayiste.

Dans le contexte très particulier du début de l’épidémie de Covid 19, au printemps 2020, il s’interroge ici sur le phénomène de sacralisation de la vie, en lieu et place d’autres entités qui, autrefois, prévalaient sur elle, et pouvaient, le cas échéant, appeler à son sacrifice (la nation, dieu…). L’intuition, ou la thèse défendue par l’auteur, est que cette sacralisation de la vie se nourrit autant qu’elle entraîne de nouvelles servitudes, et qu’elle est par ailleurs le contrecoup direct d’un rejet collectif : celui d’un certain art du souffrir et du mourir, cultivé par nos prédécesseurs d’ici ou d’ailleurs.

De ce processus, initié il y a plusieurs siècles, mais qui s’est brutalement accéléré au cours des dernières décennies, Olivier Rey brosse le portrait des deux principaux protagonistes – s’inspirant expressément de l’allégorie du Léviathan de Thomas Hobbes, selon laquelle la loi ne tire pas sa légitimité de la promesse d’une préservation de la liberté, mais de celle d’une protection symbolique et individualisée contre la violence de l’autre.

Nous avons donc d’un côté le pouvoir étatique qui a, au fil de ses métamorphoses, a gagné en puissance à mesure qu’il réduisait l’autonomie et la liberté de ses sujets ; et de l’autre la multitude éclatée des individus en demande de sécurité. L’auteur décrit alors un cercle « vertueux » dans lequel la montée en puissance du pouvoir, tout en accusant la servitude de ses sujets, légitime et encourage leur demande de protection individuelle. Au point que, et c’est là où l’auteur retrouve la crise sanitaire du printemps 2020, tout entière contenue dans le fameux « quoi qu’il en coûte ! » : face à un système dont on peine à voir sans ciller l’impasse à laquelle il nous mène, le pouvoir se raccroche au pré carré de sa légitimité, à savoir sa prétention à garantir la sécurité de la « vie nue, c’est-à-dire réduite au simple fait d’être en vie », quoi qu’il en coûte.

Voilà, à gros traits, ce que l’auteur de ce « tract » nomme « l’idolâtrie de la vie », et qui a pour aiguillon principal une exigence sans issue (tant du moins qu’agiront la maladie et la mort, entre autres calamités) de protection et de sécurité.

Par Ronan Rocher, documentaliste

Extrait

Que la vie en tant que simple fait d’être en vie soit aujourd’hui devenue objet d’idolâtrie résulte pour partie, nous l’avons dit, d’un transfert sur la vie ainsi entendue d’enjeux religieux. Pour partie seulement : le phénomène est, également, l’envers d’une panique – la panique devant la souffrance et la mort. Pour nous protéger de cette épouvante, il nous faut à tout prix nous entretenir dans cette idée que, quelles que soient les circonstances, il y a encore et toujours quelque chose à faire, qu’un remède demeure disponible, qu’une thérapie innovante apportera, sinon la guérison, du moins un soulagement, un délai, une rémission. Il n’y a pas de mort, il n’y a que des causes de mort, chacune d’elles susceptible d’être combattue avec la dernière énergie. En cela, nous nous trouvons toujours plus dépendants du « système de santé », comme le drogué dépend de sa drogue. Et par là l’Organisation générale, en tant que dispensatrice dudit système, nous tient. Notre dépendance est telle qu’il se trouve des personnes qui, effrayées à l’idée qu’une décrépitude médicalement prolongée les assujettisse totalement au système hospitalier, ne voient pas d’autre solution pour conjurer le danger que de se tourner encore vers ce système et réclamer de lui qu’il mette fin à leurs jours. Ils appellent cela mourir dans la dignité.