Croire ; sur les pouvoirs de la littérature / Augier, Justine

Croire ; sur les pouvoirs de la littérature / Augier, Justine
Actes Sud, 2023, 142 p.

# Essai

Présentation

La romancière livre un court essai-témoignage sur le pouvoir des mots. Son propos entrelace d’une manière féconde et convaincante, deux « scènes » du pouvoir de la littérature que tout semble a priori éloigner : celle du recours aux mots pour lutter et continuer à exister face à un régime d’oppression, en l’occurrence la Syrie de Bachar al Assad, et celle, intime, de la leucémie qui doit emporter sa mère.

Sauf que sa mère était aussi une femme publique, dont l’entrée dans la vie adulte a coïncidé avec son engagement en politique, au long d’un parcours qui l’a mené jusqu’à occuper un poste au gouvernement. A contrario, les opposants syriens au régime de Bachar al Assad n’ont eux aucune possibilité de faire entendre leurs voix, et la participation à la vie publique de leur pays leur est déniée. Au point que le pouvoir en place a même tenté de faire effacer de toutes les archives et de toutes les mémoires jusqu’aux noms de ceux qui se sont opposés à sa toute-puissance. Et c’est justement là qu’a commencé le combat de ces résistants : faire en sorte que toutes les victimes du régime aient un nom qui témoigne que leur existence concrète, réelle et intime a bien eu lieu, ici même, et qu’elle laisse une trace indélébile dans les mémoires.

Ce combat des Syriens, que l’auteur nous relate parce qu’elle en fut le témoin alors qu’elle était en mission pour un organisme humanitaire, illustre et anime le cœur de son propos, et tout aussi bien de sa « croyance » pour reprendre le titre de son livre : la littérature a bel et bien un pouvoir, immense, celui de rendre possible un dialogue entre les vivants et les défunts. Et il faut penser ici non seulement à l’exemple syrien, mais aussi à l’autre scène qui alimente et tresse son récit, celui de la fin de vie et du deuil de sa mère, avec laquelle elle échange des livres alors qu’elle est isolée dans une chambre stérile à l’hôpital, ou plus tard lorsqu’elle revisite sa bibliothèque après son décès et ouvre les livres qu’elle a lus, qu’elle a aimés et annotés, entamant un nouveau dialogue avec elle.

A la lecture de ce livre, on se laisse aisément convaincre que le véritable pouvoir de la littérature réside dans sa capacité unique à inventer, alors que plus aucun monde ne parait plus ni possible ni souhaitable, un avenir commun pour les morts et les vivants, garantissant que les uns ne soient pas privés des autres. Justine Augier ne se contente pas de l’écrire, elle le met en pratique en citant nombre d’auteurs qui l’ont précédée et inspirée comme autant de compagnons de route, parmi lesquels figure Annie Ernaux dont elle rapporte cette phrase : « Le désespoir, je l’ai entrevu, c’est de croire qu’il n’y aura aucun livre capable de m’aider à comprendre ce que je vis. Et de croire que je ne pourrais écrire un tel livre. »

Par Ronan Rocher, documentaliste

Extrait

La littérature redonne au temps sa texture, l’épaissit, convoque les fantômes, ceux d’avant et ceux qui viennent, et cette conversation à laquelle toujours elle nous fait revenir demeure pleine d’espoir.

Les livres ne provoquent pas de révolutions, mais ils nous travaillent, longtemps et d’une façon mystérieuse (L’influence poétique est très lente, c’est une affaire d’accumulation, Mahmoud Darwich), ils résistent en nous, forcément engagés sous le règne de l’immédiat. Ils nous relient à l’histoire, creusent, relient et nous préparent à de nouvelles formes de circulation, à la perception de nouveaux échos, raniment en chacun les disparus et les possibles, relancent notre imagination, font scintiller ce qui a été sauvé des ruines et traverse le temps, élargissent le champ de ce qui nous concerne, s’adressent en nous à ce qu’il y a de plus vif et de plus ancien.